
Remise des insignes de Chevalier de l’Ordre National de la Légion d’Honneur
à
Mme Elisabeth Eidenbenz
Résidence – mardi 15 mai 2007 – 13 H 00
Chère Madame Elisabeth Eidenbenz,
Monsieur le Préfet,
Monsieur le Directeur de cabinet,
Mesdames, Messieurs,
C’est un très grand honneur et un grand plaisir, pour mon épouse et pour moi-même de vous recevoir, chère Madame Eidenbenz, entourée de vos proches et amis - certains pouvant se dire presque vos enfants - dans cette belle Résidence de France de Vienne, pour vous marquer la reconnaissance de la République Française en présence du Préfet des Pyrénées Orientales et du Directeur de cabinet du maire d’Elne. Le Président de la République a souhaité en effet que nous honorions par cette cérémonie le courage et le dévouement dont vous avez fait preuve très tôt dans votre vie, dans les terribles conditions de la guerre civile espagnole et de la seconde guerre mondiale.
Jeune institutrice, Volontaire du Secours suisse aux enfants, âgée alors de seulement 24 ans, vous partez tout d’abord pour l’Espagne afin de vous occuper d’enfants victimes de la guerre civile. Suivant le mouvement de la Retirada, vous arrivez en Roussillon en 1939 et vous vous consacrez à aider les futures mères réfugiées. En effet, dans les camps hâtivement improvisés sur les plages à Saint-Cyprien, Argelès et au Barcarès, à Arles-sur-Tech et Prats de Mollo, puis dans ceux de Gurs et Rivesaltes, de nombreuses femmes internées se voient contraintes d’accoucher dans des conditions indescriptibles qui conduisent à un haut niveau de mortalité tant des mères que des enfants.
A l’automne 1939, une première tentative d’installation d’une maternité à Brouilla pour accueillir des réfugiées espagnoles, ne peut aboutir. Vous ne vous ne vous découragez pas. Vous vous employez alors à trouver à Zurich les fonds nécessaires pour installer une maternité de fortune au Château d’En Bardou, à Elne. Sous l’égide du Secours suisse aux enfants victimes de la guerre, avec l’aide de fonds privés venant d’organisations humanitaires suisses, vous dirigez cette « Maternité Suisse d’Elne » de 1939 à avril 1944. Vous y accueillez des réfugiées espagnoles sur le point d’accoucher, puis des mères juives, tsiganes et d’autres origines, toutes fuyant les persécutions. Vous vous démenez sans compter, au péril de votre vie, pour protéger et soigner ces mères et leurs enfants, pour leur rendre espoir et pour leur donner un avenir.
Du 7 septembre 1939, date de naissance du premier enfant, jusqu’à Pâques 1944, date de la fermeture du lieu après réquisition par la Wehrmacht, votre action et celle de vos camarades ont permis à des femmes enceintes, réfugiées d’Espagne puis de toute l’Europe, d’accoucher de 597 enfants, en grande majorité de confessions juive ou d’origine tzigane, arrachant ainsi mères et enfants à la persécution nazie.
Parallèlement à ces naissances et à l’accueil d’enfants venus « se refaire une santé », ou dans l’obligation de se cacher pour échapper aux rafles visant les juifs, vous apportez votre aide aux camps des environs, tout particulièrement ceux d’Argelès-sur-Mer, Saint Cyprien et Rivesaltes, en les approvisionnant en nourriture et par l’aménagement de baraquements.
La fin de la guerre ne signifie pas pour vous la fin de votre engagement humanitaire. A partir de 1946, vous vous installez en Autriche où vous créez et dirigez jusqu’en 1975 des « Maisons Suisses » placées sous le patronage de l’Eglise Evangélique Suisse . Vous vous y occupez encore de nouveau-nés et de jeunes enfants de réfugiés des pays alors placés sous le joug soviétique.
Ainsi, dans des conditions très difficiles et dangereuses, vous avez, Mme Elisabeth Eidenbenz, avec votre équipe, protégé et sauvé d’une mort presque certaine des centaines de femmes, de nouveau-nés et d’enfants.
Parlant de cette action exceptionnelle, vous dîtes que vous ne faisiez que votre devoir, que c’était normal – indispensable - d’aider les opprimés, les gens traqués.
Cette fidélité, dans les actes, aux principes d’humanité force le respect et vous honore.
Vous êtes une « Juste ». Vous faites partie de ces femmes et de ces hommes qui, dans une Europe presque totalement asservie à la barbarie nazie, avec souvent de faibles moyens, sans s’interroger, dans la discrétion et l’anonymat conservés le plus souvent jusqu’à nos jours, ont tout simplement fait le choix du bien.
Réunis aujourd’hui autour de vous, nous devons évoquer un passé terrible. Mais ce que vous avez fait éclaire d’optimisme et enrichit notre présent et notre avenir.
"Quiconque sauve une vie sauve l'univers tout entier", dit le Talmud, devise qui d'ailleurs orne la médaille des « Justes » qui vous a été remise par les autorités israéliennes. Il faut en comprendre toute la force : en sauvant une personne, chaque « Juste » a en quelque sorte sauvé l'humanité. Cette mémoire, cet exemple, soyez-en certaine, soyez-en fière, perdurera de génération en génération.
Pour toutes ces raisons, pour votre engagement au service des persécutés, pour votre abnégation, pour votre courage, la République Française a voulu marquer solennellement sa reconnaissance.
Mme Elisabeth Eidenbenz, au nom du Président de la République, nous vous remettons les insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur.
