Discours de M. l’Ambassadeur pour la réception en l’honneur du chef d’orchestre Georges Prêtre (19.10.09)

Maître,

Chers Michaela Schlögl et Wilhelm Sinkovicz,

Mesdames et Messieurs,

C’est une grande joie pour moi de vous accueillir dans cette maison, qui est le symbole de la présence de la France en Autriche pour honorer Georges Prêtre, à l’occasion de la sortie du livre « Georges Prêtre, Maestro con Brio » que deux auteurs autrichiens, Michaela Schlögl et Wilhelm Sinkovicz, et un éditeur autrichien, Styria, vous ont consacré, Maître. Vous êtes en effet, le plus viennois des grands Chefs français – ou peut-être le plus français des grands chefs viennois.

Y-a-t-il meilleur signe de cela que l’ouvrage le plus ambitieux qui vous soit consacré l’ait été par deux grandes personnalités culturelles viennoises, dont l’un des critiques viennois les plus influents, M. Sinkovicz (J’ai failli dire, « le plus influent », mais je choisi la prudence car je veux pouvoir encore de nombreuses années fréquenter les salles de concert ici sans rencontrer d’ennemi : en effet tout viennois cultivé se considère comme le meilleur critique musical).

J’ai eu le grand privilège d’en lire de larges extraits alors qu’il n’était encore qu’à l’état d’épreuves. La carrière de G. Prêtre, ai-je rapidement compris, ce sont plusieurs décennies de vie musicale française, européenne et mondiale.

Je ne prétends évidemment retracer ici une vie et une carrière exceptionnelles (pour cela il vous faudra lire ce livre) mais seulement vous livrer quelques impressions de lecture.

La première qui me vient à l’esprit, c’est que rien, Maître, ne peut arrêter ni décourager un talent naturel comme le vôtre. Il y avait loin de votre village natal de Waziers, près de Douai, jusqu’au Conservatoire national supérieur de musique.

La deuxième, c’est le contraste apparent entre votre intérêt presque boulimique pour tous les aspects de la pratique musicale – vous avez étudié au plus haut niveau deux instruments, le piano et la trompette, vous avez aimé et pratiqué le jazz, vous avez composé des opérettes et des chansons – et le choix précoce et exigeant que vous avez fait de la direction d’orchestre. Encore étudiant, vous entriez quasi clandestinement dans la fosse de l’orchestre de l’opéra de Paris grâce à la complicité de votre professeur de trompette, qui y jouait. Et, partition en main, vous suiviez d’un bout à l’autre l’exécution de l’œuvre.

Cette dialectique de la passion et de la rigueur, on la retrouve à tout moment de votre vie et de votre activité. N’est-ce pas un trait commun à ce que les cultures de l’Autriche et de la France ont de meilleur ? Vous dites de vous-même, si vous m’autorisez à citer librement l’une de vos remarques, que vous êtes plutôt un être d’instinct, mais que vous avez toujours eu et aurez toujours la passion d’apprendre. Vous avez toujours su profiter des enseignements les plus différents : celui d’André Cluytens, qui vous a encouragé à faire confiance à vos intuitions, ou celui d’Olivier Messiaen, dont vous vous plaisez à rappeler l’extraordinaire précision dans l’analyse musicale.

A vos débuts, vous étiez surtout un chef lyrique. L’école que constituait la direction musicale de maisons d’opéra « à répertoire » était d’une dureté et d’un efficacité qu’on imagine mal aujourd’hui : d’un jour à l’autre, il fallait passer de l’opéra français au vérisme italien ou au « Gesamtkunstwerk » wagnérien. C’est aussi comme chef lyrique que j’ai découvert votre nom, lorsque j’ai acheté –l’un de mes premiers disques- « Tosca » avec Maria Callas et, je crois, Giussepe di Stefano et Tito Gobbi.

Vous disiez, dans cette résidence il y a 6 mois, que vous ne suiviez pas les chanteurs ni ne les accompagniez, mais que vous les portiez, les aidiez à donner le meilleur d’eux-mêmes. On comprend que Callas vous ait voulu comme chef, et que vous lui ayez porté tant d’amitié. Cette amitié, vous l’exprimez aussi pour Francis Poulenc. Même pour les générations ultérieures, la création en 1959 de « La voix humaine » avec Denise Duval, en présence du compositeur et de l’auteur du texte, Jean Cocteau, reste une date historique. Dès lors, et jusqu’au décès de Poulenc qui vous appelle « mon chef préféré », vous devenez le maître d’œuvre attitré de toutes ses créations, dont le fameux « Gloria » (un chef d’œuvre sous-estimé, et je dis alors que je ne suis pas autrement un grand amateur de Poulenc), et vous faites bientôt connaître ses dernières grandes œuvres dans le monde entier.

Une autre amitié qui dure c’est, bien sûr, Vienne. Cela aussi est une longue histoire, puisque votre première invitation date de juin 1962, pendant les Wiener Festwochen, et c’est aussi l’histoire d’une longue amitié, fondée sur l’admiration et la reconnaissance mutuelles, celle qui vous a lié à Herbert von Karajan jusqu’à sa disparition en 1988. L’œuvre que Karajan vous avait invité à diriger à Vienne n’était autre que Capriccio, le dernier opéra de Richard Strauss, dont vous aviez assuré quelques années plus tôt, avec un succès retentissant, la création parisienne. Je sais, la comtesse s’appelle Madeleine, mais c’est quand même une grande preuve de confiance pour des viennois de vous confier « Capriccio ».

Je note à ce propos qu’à la différence de certains de nos compatriotes, vous n’avez jamais été considéré hors de France, et notamment dans cette capitale mondiale de la musique qu’est Vienne, comme un représentant privilégié de la musique française – en dépit de vos mérites dans ce domaine. C’est évidement un compliment : trop souvent, un reste de nationalisme inconscient fait qu’on réserve ses trésors nationaux aux interprètes de sa propre culture, et que l’on renvoie les autres à leur propre culture. Comme si la musique était « nationale ». Au contraire, vous avez surtout dirigé les grandes œuvres du répertoire autrichien et allemand et c’est ce qui a fait de vous, je le disais en commençant, un grand chef viennois à part entière. Vienne est en quelque sorte resté le centre de votre activité, puisque aujourd’hui encore c’est de Vienne que votre agent, le Dr. Boehm, vous conseille et vous assiste. Vous venez encore d’y donner Strauss.

Devant vous, Mesdames et Messieurs, je n’ai pas besoin de remémorer la longue série des succès du Maître Georges Prêtre à Vienne, ni les nombreuses distinctions qu’il y a obtenues. Nul n’a oublié vos années de direction des Wiener Symphoniker, dont vous êtes désormais le « chef à vie », et tous se réjouissent de vous retrouver – fait exceptionnel – une seconde fois au Musikverein pour le concert du nouvel an 2010. Il était donc inévitable, Maître, que ce magnifique ouvrage qui vous est consacré fût publié à Vienne.

Pourtant, permettez-moi de le dire devant vos amis viennois, vous êtes une des gloires de la musique française et je me réjouis de vous honorer ici.

Dernière modification : 20/10/2009

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