Discours du ministre Bernard Kouchner à l’occasion de la remise de décoration à Mme Ursula Plassnik (04-11-09)

Remise de décoration à Mme Ursula Plassnik Ancienne ministre fédérale des Affaires européennes et internationales d’Autriche

Avec Ursula Plassnik, nous honorons, ce soir, une femme d’action et de conviction. Nous honorons aussi une vraie militante de l’Europe, une femme tournée vers le monde qui pourrait faire siens ces vers d’Ingeborg Bachmann, originaire, comme elle, de Carinthie :

« Moi, avec la langue allemande,
Ce nuage autour de moi,
Que je garde comme une maison,
Je parcours toutes les langues ».

[Ich mit der Deutschen Sprache
Dieser Wolke ueber mich
Die Ich halte als Haus
Treibe durch alle Sprachen]

On ne peut que ressentir respect et admiration pour cette grande ministre des Affaires étrangères qui a encore tant à apporter à son pays et à l’Europe. Aussi suis-je très heureux de pouvoir lui rendre les honneurs de la République française, ce soir, devant tous.

Femme d’action et femme de pouvoir, vous l’êtes devenue, chère Ursula, presque malgré vous.

Diplomate de carrière après des études de droit (vous avez même enseigné dans un institut de Droit Romain !), on raconte que lorsque Wolfgang Schüssel, nommé vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères (1996), vous a proposé de devenir son directeur de cabinet, vous avez demandé à réfléchir. Le lendemain, vous lui avez remis une note dans laquelle vous expliquiez pourquoi ce ne serait une bonne idée ni pour lui, ni pour vous.

De même, lorsqu’en 2004, il vous a, cette fois, demandé de devenir Ministre des Affaires étrangères, pour succéder à Benita Ferrero-Waldner, on dit que – depuis votre ambassade en Suisse - vous avez accueilli cette proposition plutôt fraîchement… il faut dire que vous veniez de quitter depuis moins d’un an le poste éprouvant de Directeur de Cabinet, que vous aviez occupé à ses côtés pendant 7 ans !

Dans les deux cas, l’appel au sens du devoir a su vaincre vos réserves.

Femme de conviction, vous l’êtes depuis toujours et vous continuez de le démontrer.

Vous avez d’abord toujours lié votre action au combat des femmes pour la parité.

Jeune diplomate, vous avez été remarquée par M. Schüssel, un jour où, dans sa délégation en partance pour Bruxelles, il vous a vu arborer un Tshirt orné de la citation de Voltaire « Toutes les réflexions rationnelles d’un homme ne pèseront jamais plus que le sentiment d’une femme ». Belle citation… même si on peut douter que Voltaire y voyait un compliment… Qu’importe ! vous n’hésitiez pas à afficher vos convictions !
Et ces convictions, je les partage : « La moitié des femmes sont des hommes… »

Le statut des femmes et la parité sont, pour vous, plus qu’une priorité, une dimension que vous avez pleinement intégrée au fonctionnement du ministère des Affaires européennes et internationales ; cela n’est pas une mince affaire quand on connaît le milieu diplomatique, qui, nulle part dans le monde, ne brille pour son avant-gardisme en la matière… Plus ambitieusement encore, vous avez imposé la prise en compte systématique dans votre politique étrangère de la spécificité des questions de genre et su rassembler des femmes de talents. Je pense à la conférence que vous avez organisée à Vienne en 2007 avec Tsipi Livni et Hanan Ashrawi. Cette mobilisation, vous la poursuivez aujourd’hui en tant qu’envoyée spéciale pour les réseaux internationaux de femmes (Special Envoy for International Women’s Networks)

Engagée, vous l’êtes aussi dans le dialogue des religions et des cultures, notamment avec le monde musulman. Vous êtes ainsi à l’origine d’une grande conférence organisée à Vienne en 2005 sur « l’Islam dans un monde pluraliste » avec H. Karzaï, Jalal Talabani, Shirin Ebadi, Mohamed Khatami et bien d’autres.

Mais vos convictions et vos qualités de femme d’action, vous les avez avant tout démontrées dans la défense du projet européen.

Vous faites partie de cette génération d’Autrichiens qui a voulu sortir l’Autriche d’une forme d’isolement dans laquelle elle se trouvait, hors de l’Union européenne et aux frontières du Pacte de Varsovie. Une génération dont l’Union européenne a été le grand projet national, l’horizon.

Cette ambition, forgée au Collège d’Europe de Bruges, vous l’avez eue d’abord pour votre pays, dont la place naturelle était dans l’Europe. Mais vous l’avez souhaitée aussi pour tous les pays qui vous environnent et avec lesquels l’Autriche a toujours entretenu de très forts liens historiques et humains.

Aujourd’hui, l’Autriche a retrouvé sa place naturelle au cœur de l’Europe centrale et du Sud-Est, au cœur d’une Europe réunifiée.

Et, vingt ans après la chute du Mur, il est bon de rappeler que l’Autriche a, elle aussi, grâce à la qualité des relations qu’elle avait maintenues avec ses voisins, contribué à ce miracle de 1989. Et ce miracle a, j’en suis certain, trouvé un écho personnel chez vous, qui êtes originaire de Carinthie et portez un patronyme d’origine slovène.

L’unité de l’Europe. Vous n’avez cessé de porter cette ambition et de le démontrer dans votre action : aujourd’hui, les pays des Balkans, que vous avez veillé à associer à votre présidence de l’UE en 2006, et leur intégration dans l’Union sont pour vous, comme pour la diplomatie de votre pays, une priorité – à laquelle je ne puis qu’être sensible…

Cet engagement européen vous le défendez avec courage. Vous n’avez d’ailleurs pas hésité à vous opposer avec beaucoup de conviction à ceux qui, en Autriche, affirmaient que le remède à l’euroscepticisme, en progression dans votre pays, passait par le recours au référendum pour la ratification des traités de l’Union européenne. On dit que ce franc-parler vous aurait coûté un poste de ministre. On dit aussi que vous seriez prête à recommencer s’il le fallait.

Lorsque j’évoque votre engagement européen, et ce que vous lui avez sacrifié, je peux difficilement passer sous silence l’incompréhension qui a été la vôtre lorsque, en 2000, l’Autriche s’est vue frappée de « sanctions » à la suite de l’alliance conclue par le Chancelier Schüssel, dont vous étiez la plus proche collaboratrice, avec le parti de M. Haider.

Mais ce n’est ni le lieu ni le moment de revenir sur une époque passée, qui a laissé de douloureux souvenirs, et alors que les décideurs concernés ne sont plus aux responsabilités. C’est aux historiens de le faire. Intentions des uns, réalités objectives et perceptions des autres ne se recouvrent pas toujours...

Quoi qu’il en soit, les divergences du passé ne doivent pas occulter le fait qu’Ursula Plassnik, Wolfgang Schüssel ou M. Molterer, ancien vice-chancelier ont toujours été d’ardents Européens.

A décrire votre parcours, votre courage, vos convictions, la force de votre engagement européen, on en vient à se dire que le trait le plus saillant de votre personnalité est le goût de l’indépendance. La discipline de parti n’est pas votre sport favori – ni le mien, d’ailleurs…

C’est cette indépendance qui, sans doute, a suscité des inimitiés, y compris dans votre propre camp. Mais c’est cette liberté qui force le respect et la sympathie.

J’ai toujours eu la conviction que l’accord que l’on conclut avec Ursula Plassnik - parfois avec peine ! (je pense à la mission de l’Union au Tchad…) - est particulièrement solide, parce que sincère de votre part et en accord avec vos intimes convictions.

Chère Ursula Plassnik, j’ai indirectement évoqué votre relation, pas toujours facile, avec la France. Mais je n’ai pas encore salué la grande francophone que vous êtes. Lorsqu’il vous est arrivé de me contredire (rarement !), c’était toujours dans un français parfait. Je comprends que cette connaissance de notre langue, vous la devez davantage à vos liens très étroits avec la Suisse qu’à une francophilie de principe. Mais j’ai la faiblesse de croire que cette connaissance intime de notre langue vous rend plus aisée, plus immédiate, la compréhension de notre vision de l’Europe.

De notre côté, nous ne pouvons nous empêcher de retrouver dans votre courage, vos convictions et votre indépendance les qualités que les Français préfèrent, et qu’ils imaginent, parfois, et, voudraient toujours, incarner eux-mêmes…

Chère Ursula Plassnik, en reconnaissance de votre action au service de l’Europe ;
Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés ;
Nous vous faisons Officier dans l’ordre national de la Légion d’honneur.

Dernière modification : 06/11/2009

Haut de page